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Médecine chinoise et développement durable

Patrick Shan

L'intervention de Patrick Shan, présentée au IIIe Congrès Mondial de Médecine chinoise tenu en octobre 2006 à Toronto, avait pour titre : "Médecine Traditionnelle Chinoise et développement durable : Situation et perspectives pour les espèces menacées".

 

"Le présent congrès témoigne d’une réalité qui nous réjouit tous : celle du développement de la MTC* dans le monde.


Il n’est pas besoin d’être mathématicien pour deviner que ce développement, qui n’en est certainement qu’à ses débuts, pourrait dans les années à venir s’accompagner d’une forte augmentation dans la consommation de pharmacopée chinoise.
Certains se frottent déjà les mains en devinant les fantastiques perspectives économiques qui découlent de cette croissance.


Mais d’autres s’inquiètent, à juste titre, du dramatique prélèvement d’espèces animales, végétales et minérales que cela risque d’induire, compte tenu du nombre d’espèces d’ores et déjà fortement menacées et en situation de survie précaire.


Nous, praticiens, utilisateurs et représentants de la MTC, portons aujourd’hui une lourde responsabilité vis-à-vis des générations futures dans la gestion de cette croissance.
Voici, à titre d’exemple, la situation actuelle de certaines espèces parmi les plus connues, et jusqu’à il y a peu, couramment utilisées en MTC :

LES TIGRES
Alors qu’il restait quelques 100 000 tigres au début du siècle dernier, il en subsiste moins du dixième aujourd’hui. A la vitesse où va la consommation d’os de tigre, cette espèce aura disparue totalement de la planète dans quelques années. Je dis bien : quelques années.


Évidemment, des efforts ont été faits, et l’on ne trouve plus Hu Gu qu’en contrebande. Mais la contrebande est elle aussi un marché juteux, et on trouve encore trop facilement ces derniers produits, que certains persistent à utiliser. Là est tout le problème. Un problème grave, et hélas commun à toutes les autres espèces dont nous allons parler.

RHINOCEROS
La situation du rhinocéros est tout aussi précaire que celle du tigre. Il n’en reste qu’un modeste troupeau sur chaque continent, africain et asiatique. En Afrique, une politique de protection renforcée commence à donner quelques résultats. En revanche, si rien n’est fait rapidement, les espèces asiatiques n’existeront bientôt plus que dans les livres d’images de nos petits enfants.

MUSC
La demande de musc est en très forte croissance, tandis que la population de daim fond de façon alarmante. Il partage, avec le tigre, le rhinocéros, l’ours et le léopard des neiges, le triste privilège des grands mammifères que l’on décime par dizaines pour obtenir d’infimes quantités de médicaments.

OURS NOIR
Si la population d’ours noirs est pour l’instant un peu moins dramatiquement menacée que les espèces précédentes –et cela ne saurait durer au vu de la demande croissante-, les conditions dans lesquelles il est exploité pour sa bile posent de graves questions sur la légèreté avec laquelle nous faisons souffrir d’autres espèces pour atténuer nos propres souffrance.

LEOPARD DES NEIGES
Utilisé à la place du tigre pour ses os, le léopard des neiges connaît à présent le même triste sort que son malheureux cousin. Il risque de disparaître en quelques années lui aussi.

ANTILOPE SAÏGA
Parmi les grands mammifères qui ne sont que la partie immergée de l’iceberg de la fonte des espèces, même les animaux en population initialement plus grande sont en train de disparaître, comme cette antilope qui n’existe plus en Chine depuis les années 40, et dont la population mondiale s’est réduite de 90% en 10 ans.

HIPPOCAMPE
L’hippocampe, qui a connu un boom de consommation en pharmacopée chinoise ces dernières décennies, témoigne d’une autre réalité dérangeante, à savoir l’effet de mode de certains produits médicinaux. Il est en effet difficile de croire que les maladies que sont censés traiter les produits que nous venons de citer se sont accrues dans les mêmes proportions exponentielles que la consommation desdits produits.

Effets de mode


L’ignorance menant à l’automédication inappropriée est une grande menace pour les espèces les plus fragiles. Beaucoup de peuples utilisent à mauvais escient certaines espèces végétales et animales pour des propriétés qu’elles n’ont pas. Certaines espèces, à commencer par le rhinocéros ou le tigre, ne seraient pas devenues ce qu’elles sont si seules les personnes qui avaient vraiment besoin de leurs propriétés, et qui ne pouvaient vraiment disposer d’aucune autre solution thérapeutique équivalente, les avaient utilisées.
C’est une croyance aussi tenace que fausse que de considérer que ce qui est rare est forcément bon. À la vérité, bien des produits de la pharmacopée traditionnelle sont victimes d’un véritable effet de mode thérapeutique, mode qui arrange les fournisseurs légaux comme illégaux, mais contre laquelle nous, professionnels, devons lutter.

PLANTES
Cette tendance généralisée à la consommation par ignorance est également remarquable dans le domaine des plantes, à commencer par la plus connue d’entre elles, le ginseng.
Nous avons fini par épuiser le ginseng pour traiter nos propres situations de fatigues. Des fatigues qui, la plupart du temps, ne requièrent pas de plante à action aussi urgente, et qui en tout état de cause, pourraient être prévenues et traitées autrement.
L’automédication, l’absence de réel diagnostic et la vente libre de produits qui mériteraient d’être prescrit uniquement sur ordonnance médicale, sont une autre cause majeure du dommage irréversible causé à certaines espèces.
Seule la recherche de profit s’oppose à la correction de ces mauvaises habitudes, correction qui servirait le bien-être des malades eux-mêmes.

STATISTIQUES SUR LA RAREFACTION DES MEDICAMENTS
Quelques enquêtes de terrain menées dans des pharmacies chinoises de San Fransisco et New York City entre 1996 et 2003 montrent un phénomène inquiétant : la demande –et donc le commerce- ne cesse de croître en dépit de la raréfaction de l’espèce, jusqu’à ce que l’espèce en question soit sur le point de disparaître, donnant alors naissance à une surexploitation de l’espèce censée la remplacer.
Seule satisfaction dans ces statistiques, une baisse de l’offre significative concernant le tigre et le rhinocéros, vraisemblablement due a une sensibilisation accrue des praticiens depuis quelques années, notamment sur la côte ouest des Etats-Unis.

 
Quoi qu’il en soit, ces chiffres sont tristement édifiants. Ils dénoncent une logique de rentabilité à court terme. Lorsqu’une espèce prolifère, elle est exploitée de façon industrielle, et lorsqu’elle vient à se raréfier du fait de cette surexploitation, elle est pourchassée, et les derniers spécimens sont vendus à prix d’or. Les malades n’apparaissent finalement que comme alibi de ce crime à l’égard des derniers représentants de notre patrimoine vivant commun.


Je suis triste de voir encore des praticiens s’enorgueillir de pouvoir obtenir certains produits en dépit de leur rareté. Évidemment qu’on peut toujours les obtenir, tant qu’il en reste, et tant qu’on y met le prix. Mais lorsque le dernier rhinocéros aura eu le nez coupé, de quoi pourront-ils bien s’enorgueillir ?


Faudra-t-il que se réalise cette triste prophétie amérindienne : « Lorsque l’homme blanc aura tué le dernier animal, coupé le dernier arbre et empoisonné la dernière rivière, c’est seulement alors qu’il réalisera que l’argent ne se mange pas » ? (...)"

 

Patrick Shan

(*) MTC : Médecine Traditionnelle Chinoise

Découvrir le site du CEDRE, organisme de formation en Médecine chinoise, dirigé par P. Shan à Valence :
http://www.cedre-fr.org/

Découvrir le site d'Humanitrad, association Loi 1901 créée par Patrick Shan organisant des missions de soin en Médecine Traditionnelle Chinoise à caractère humanitaire :
www.humanitrad.org


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